« S’aimer la Terre: Défaire l’habiter colonial » de Malcom Ferdinand

Cette illustration est issue d’une collaboration avec Malcom Ferdinand pour adapter son livre« S’aimer la Terre: Défaire l’habiter colonial », au édition du Seuil 2024.

Malcom Ferdinand est un politiste et philosophe martiniquais. Chercheur au CNRS (IRISSO / Université Paris Dauphine-PSL), il a publié au Seuil en 2019 Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéenqui a obtenu le prix de la Fondation de l’écologie politique 2019 et le Prix Fetkann ! Maryse Condé, catégorie Recherche 2020. Il copréside l’Observatoire Terre-Monde. » À propos du livre, Ed. du Seuil.

« La pollution de la Martinique et de la Guadeloupe au chlordécone constitue l’une des plus grandes catastrophes environnementales de la Ve République. Elle révèle l’habiter colonial, cette manière destructrice, raciste et patriarcale d’habiter la Terre instaurée par les colonisations et esclavages de la modernité capitaliste. Les révoltes volcaniques des peuples antillais entendent bien défaire les plantations, les sciences, l’État et l’imaginaire national qui s’accommodent de leur déshumanisation. Par un geste interdisciplinaire et poétique, S’aimer la Terre déplie les facettes de ce scandale et propose une manière de faire monde portée par l’exigence décoloniale d’un amour de la Terre. »

Illustration de « S’aimer la Terre », 40/300cm, 2025

Les recherches de Malcom Ferdinand articulent des questions liées à une critique du capitalisme, aux formes contemporaines du colonialisme et à l’écologie. Dans son livre, il montre les systèmes liés à la pollution des Antilles au Chlordécone et aux manières coloniales d’habiter la Terre.

Je voulais mettre en image la liste d’êtres vivants ( mammifères, oiseaux, poissons, plantes, cnidaires, etc. ) qu’il a constitué lui-même à partir de recherches scientifiques.


À gauche de cette illustration nous voulions représenter l’origine de cet insecticide inventé aux États Unis dans une usine à Hopwell avant d’être exporté.

La topographie des trois îles ( Martinique, Guadeloupe et Réunion ) ainsi que leurs activités sont mélangées pour composer cette fresque. Les cultures de la banane et de la canne à sucre y sont représentées car ces secteurs ont été les premiers contaminés par le Chlordécone.

« Nous avons découvert que les filles des ouvriers agricoles, en grande majorité, souffrent d’endométriose. Les femmes ont le plus souffert dans cette affaire puisque, outre l’empoisonnement, elles transportaient aussi les bananes à cette époque. Elles ont beaucoup de problèmes de rhuma-tismes, de descentes d’organes, de fausses couches. Ceux qui travaillaient dans le bac à eau rempli de fongicides souffrent de polyarthrite. Ceux qui coupaient les feuilles de bananiers où il y avait des fongicides répandus par avion en recevaient dans les yeux. Ils ont des problèmes de cécité, de surdité, de dentition, des paralysies faciales et des problèmes pulmonaires. Il y a ceux qui travaillaient dans le champ. Les hommes ont le cancer de la prostate, les femmes ont le cancer de la thyroïde, du sein et de l’intestin. Il y a aussi des enfants et petits-enfants qui ont des QI inférieurs à ceux de notre génération. Il y a la question de l’infertilité. Il y a plein de personnes qui n’arrivent pas à faire des enfants. Ça rentre dans la question du génocide dans notre pays. Il y a aussi la question familiale et les problèmes d’impuissance, qui créent des problèmes dans les couples. » Yvon Sérénus, Président du  Collectif Des Ouvriers Agricoles Et De Leurs Ayant Droits Empoisonnés Par Les Pesticides COAADEP.

Les récentes études du CIRAD montrent  que la durée de persistance du chlordécone dans l’environnement est estimée entre 4000 et 11000 ans selon le type de sol. Ce pesticide est difficile à décomposer, ce qui implique que la pollution des sols, des eaux et des aliments perdure même après son interdiction en 1993.  

À droite est représenté les institutions françaises (Ministère de l’agriculture, le parlement et le tribunal administratif ) responsables du prolongement de l’utilisation du CLD malgré sa toxicité déjà identifiée.

Le CLD est symbolisé sur le dessin par des pointillés transparents.

« C’est à partir de l’affirmation radicale de cet autre point de référence de valeur et de philosophie de la justice, portée par les anciens esclavisés et colonisés, qu’une véritable justice décoloniale me semble possible. L’on évite alors la contradiction de l’attente d’une justice véritable par le même système de référence qui a autorisé, encadré et facilité la pollution d’îles entières. Une des formes possibles de cette justice serait la tenue d’un procès public, où l’affaire serait non seulement traitée sur les sols mêmes de la pollution, mais également accessible et ouverte à l’ensemble des Antillais. Cela permettrait aussi d’instaurer une justice réparatrice. La réparation ne serait pas la seule <<< réparation >> technique comprenant les dépollutions ou les indemnisations, mais la mise en place des conditions de possibilité d’une organisation sociétale, ainsi que d’un cadre de la justice permettant aux Antilles d’assumer une responsabilité politique et juridique pour leurs terres de manière intergénérationnelle. À côté de l’assignation des torts, des condamnations individuelles et/ou collectives symboliquement importantes, s’ensuivrait surtout la dimension réparatrice et prospective d’une trans-formation du monde permettant de renouer collectivement et existentiellement avec une Terre-mère. Une tâche qui nous permette d’aimer la Terre et, à travers elle, de nous aimer, nous. » p.417, Pour une justice Décoloniale, S’aimer La Terre, Malcom Ferdinand, 2024, ed, Seuil.

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